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Au petit matin glacial du 26 janvier 1855, le poète et écrivain Gérard Labrunie plus connu sous le nom de Gérard de Nerval a été retrouvé mort à Paris, derrière le Châtelet, rue de la Vieille Lanterne. Agé de 46 ans, il s'était pendu à une grille de la sinistre venelle aujourd'hui disparue.
Il était très ami avec Théophile Gautier qui avec Arsène Houssaye, paya pour lui une concession au Père Lachaise où il repose non loin de Balzac.
"Sa mort a causé un vide qui n'est pas comblé encore". écrit Théophile Gautier. "On était si bien accoutumé à le voir apparaître dans une courte visite, familier et sauvage comme une hirondelle qui se pose un instant et reprend son vol après un petit cri joyeux ! On le suivait avec tant de plaisir dans ses courses vagabondes d'un bout de la ville à l'autre pour profiter de sa conversation charmante, car demeurer en place était pour lui un supplice! Son esprit ailé entraînait son corps, qui semblait raser la terre. On eût dit qu'il voltigeait au-dessus de la réalité, soutenu par son rêve."
Gérard de Nerval vivait dans ses rêves. Poète parmi les poètes, il faisait partie d'un autre monde.
Il avait toujours eu des problèmes relevant de la psychiatrie. Fils d'un médecin de la Grande armée, il était né le 22 mai 1808 et se croyait le fils de Napoléon en personne. Il a plus tard séjourné longuement dans l'établissement de soins du Docteur Blanche à Paris, et son séjour est évoqué dans un ouvrage récent consacré à ce précurseur du traitement des malades mentaux autrement que par la camisole de force par Laure Murat dans "La Maison du docteur Blanche" (Hachette, collection Pluriel histoire, 2001, 424 p.)
Il débuta dans la littérature par une traduction du Faust de Goethe qui plut fort à l'auteur, lequel lui écrivit : « Je ne me suis jamais mieux compris qu'en vous lisant. » Puis il entra au Mercure de France, réussit à faire jouer une comédie : Tartufe chez Molière, et présenta vainement à l'Odéon une autre comédie : "Le Prince des Sots" et un drame à panache, "Charles VI" Il se remit alors aux traductions.
Vers 1830, il s'éprit follement de Jenny Colon comédienne aux Variétés, qui ne fit que rire de sa passion. Très malheureux, il voyage en Italie et dissipe en peu de temps une petite fortune provenant de sa mère et qu'il avait recueillie à sa majorité. Il ne parvient pas à oublier Jenny dont la mort prématurée le plongea dans le désespoir le plus violent. Il courut l'Italie, l'Allemagne, la Hollande et poussa jusqu'en Orient. Dès 1841, il est atteint d'accès de folie.
Théophile Gautier raconte :
"Mais bientôt les bizarreries s'accusèrent davantage, et il devenait parfois difficile de les excuser, car elles sortaient du domaine de la pensée pour entrer dans le domaine de l'action. Des soins éclairés devinrent nécessaires, à la grande indignation de Gérard, car il ne concevait pas que des médecins s'occupassent de lui parce qu'il s'était promené dans le Palais-Royal, traînant un homard en vie au bout d'une faveur bleue. « En quoi, disait-il, un homard est-il plus ridicule qu'un chien, qu'un chat, qu'une gazelle, qu'un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre? J'ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n'aboient pas et n'avalent pas la monade des gens comme les chiens, si antipathiques à Goethe lequel pourtant n'était pas fou. » Et mille autre raisons plus ingénieuses les unes que les autres.
L'accès passé, il rentrait dans la pleine possession de lui-même, et racontait, avec une éloquence et une poésie merveilleuses, ce qu'il avait vu dans ces hallucinations, mille fois supérieures aux fantasmagories du hachich et de l'opium. Il est bien regrettable qu'un sténographe n'ait pas reproduit ces étonnants récits."
Gérard de Nerval souffrant d'une psychose maniaco-dépressive sans doute aggravée par de la schizophrénie, il a été à partir de 1841 soigné par le docteur Blanche, à qui il ne songeait qu'à échapper pour finalement y parvenir. A défaut d'être guéri, il revint suffisamment à la raison pour, pendant dix ans encore, continuer d'écrire des livres dignes des meilleurs esprits. Dans les journaux et les revues, notamment dans "La Presse" il rédigea avec Théophile Gautier des articles remarquables. Sa maladie ne l'empêcha pas d'écrire puisque sa démence fut à l'origine de ses plus belles œuvres.
Bien qu'elle soit morte depuis déjà longtemps, Jenny Colon lui inspira la composition d'"Aurélia".
"Aurélia" est le dernier texte écrit par Gérard de Nerval et publié au moment même où il se donne la mort. Le récit est la transposition des deux graves crises que Nerval a traversées, en 1841 et en 1853-1854 et qui lui vaudront d’être « interné ». Aurélia nous donne ainsi à voir et à entendre « l’épanchement du songe dans la vie réelle ». On y suit pas à pas tous les rêves et les hallucinations de Nerval exorcisant l’échec de son amour avec "Aurélia". Mais tout l’effort de Nerval consiste à nous décrire très précisément la logique de ces « visions », leur implacable cohérence, leur si troublante réalité. Les « Esprits » avec lesquels Nerval converse dans ses rêves sont pour lui aussi réels que les passants qu’il croise dans les rues de Paris, et la mémoire qu’il garde de ses visions n’offre, à posteriori, aucune différence avec la réalité. « On voit des esprits qui vous parlent en plein jour, des fantômes bien formés, bien exacts pendant la nuit, on croit se souvenir avoir vécu sous d’autres formes, on s’imagine grandir démesurément et porter la tête dans les étoiles, l’horizon de Saturne ou de Jupiter se déroule devant vos yeux et des êtres bizarres se produisent à vous avec tous les caractères de la réalité. », écrit-il ainsi à un de ses amis au sortir de l’une de ses crises. Avec Aurélia, c’est la « non-frontière » entre le rêve et la réalité, entre la « raison » et la « folie », qui est ainsi magnifiquement évoquée.
Il écrira aussi El desdichado, un poème au titre hermétique en français, et qui signifie "Destin fatal" en espagnol où il se livre dès la première strophe :
"Je suis le ténébreux, - le veuf, - l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie."
A la fin de sa vie, son dénuement était sentimental, mais aussi pécuniaire..
Que ce poète tourmenté repose en paix puisqu'il ne fit jamais de son vivant si l'on en croit ses amis, de peine qu'à lui-même.
Pour en savoir plus, la source, avec notamment le très long texte de Théophile Gautier :
http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Gerard_de_Nerval
Pour lire ses poèmes :
http://poesie.webnet.fr/auteurs/nerval.html
La plaque du Jour a été photographiée à Terrasson, en Dordogne.
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